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DAUMIER
(Honoré), dessinateur, peintre et caricaturiste français,
né à Marseille le 26 février 1808. Son père, honnête vitrier, cultivait la poésie
à ses moments perdus ; mais bientôt les Muses lui firent négliger son état, et
il vint habiter Paris. Le fils du vitrier fut d'abord employé dans une maison
de librairie. Rentré chez lui, le soir, il s'essayait déjà à dessiner et composait
des vignettes de romances. Nous ne savons pas autre chose de ses débuts dans la
vie. Mais on lisait dans la Caricature du 30 août 1832 : " Au moment où nous écrivions
ces lignes, on arrêtait, sous les yeux de son père et de sa mère ; dont il était
le seul soutien, M. Daumier, condamné à six mois de prison pour la caricature
de Gargantua. " L'artiste et l'homme nous apparaissent tout entiers dans cette
simple note. Daumier, toutefois, n'en était plus alors à son coup d'essai ; il
avait déjà publié dans la Silhouette des croquis militaires inspirés par Charlet,
et que les amateurs recherchent aujourd'hui. Le Gargantua séditieux représente
un roi (on devine lequel) qui avale de gros budgets et d'énormes pâtés farcis
de donations, que de petits marmitons habillés en ministres lui introduisent dans
la bouche. Déjà dans l'esprit de Daumier germait la raillerie persistante des
gens de justice. Il fut dès lors adopté par le parti républicain. Balzac et lui
se rencontraient souvent dans les mêmes journaux. " Si vous voulez avoir du génie,
disait l'écrivain au jeune artiste, faites des dettes. " C'est M. Champfleury
qui cite ce trait dans son Histoire de la caricature moderne, à laquelle nous
empruntons la plupart de ces détails. Le journal la Caricature retrace jour par
jour les premières années du règne de Louis-Philippe. Le crayon de Grandville
et de Daumier ne s'arrête pas ; il épie le roi dans tous les actes de sa vie privée
comme dans sa vie publique, et avec le roi, ses enfants, ses intimes, les dignitaires,
les pairs de France, les députés, les ministres, les généraux, les magistrats
et tutti quanti. Philipon chargea spécialement Daumier de reproduire les traits
de quelques-uns des inamovibles. Le premier de la galerie fut le vieux Lameth,
l'ex conventionnel. Il avait traversé les orages de la Révolution, et n'avait
pas soupçonné celui qui s'amassait contre lui. Le crayon emportait le morceau
; l'exagération de la laideur n'avait jamais atteint cette verve, cette puissance
; l'art devenait violent, provocateur. Tous ces dessins portent la même empreinte
: on devine, à les voir, la haine profonde des jeunes républicains pour les défenseurs
de la royauté. A la suite viennent tous les amis et les familiers du château,
les ministres, les députés, les procureurs généraux, les présidents de chambre
et autres amis de l'ordre ; tous sont marqués d'épithètes violentes : centrier,
gras, membre de la Chambre prostituée, etc. Quiconque avait du ventre entrait
de droit dans la galerie avec sa graisse et ses articulations engorgées. La Caricature
était sans pitié pour cette graisse " amie de la prudence. " Mais la maigreur
ne mettait nullement à l'abri du crayon impitoyable de Daumier. Citons entre autres
portraits celui de M. Persil, magistrat sec, froid, anguleux, aux chairs flasques
et blêmes, aux yeux caves. Au-dessous, l'artiste a dessiné en blason un couteau
de guillotine ; une tête coupée, des chaînes, des menottes, complètent ce cruel
symbole. Tous ces portraits sont signés Rogelin, pseudonyme de Daumier ; tous
sont d'une ressemblance telle, qu'on les dirait dessinés d'après nature. L'artiste
n'a pas oublié M. Guizot : "Tu as été à Grand !" dit la légende. Voici venir maintenant
M. Thiers. De 1832 à 1852 le crayon de Daumier le harcèle sans trêve ni merci
; il le représente souriant, malicieux, parfois avec l'attitude de Polichinelle.
A la vérité, le dessinateur n'apparaît point seul ; derrière lui se montre toujours
Philipon, cet autre railleur, qui souligne en quelque sorte le dessin par une
spirituelle légende. Des masques, Daumier passe aux portraits en buste. Le Charivari de 1833 en contient plusieurs. Enfin, après tant de croquis et d'études partielles,
voici des hommes étudiés de près. Le caricaturiste va les reprendre en pied dans
leur allure habituelle, allant, venant, les mains dans les poches, avec leur gros
ventre ; rien ne sera omis dans le détail es familiers de la cour citoyenne, ni
les lunettes, ni les perruques, ni le coton dans les oreilles, ni les cheveux
ébouriffés et les favoris en l'air, ni les faux-cols, ni les traces d'élégance
à l'empois : portraits plus réels que ceux du musée de Versailles. L'amiral de
Rigny n'aura jamais eu de plus fidèle image ; dans le fond d'une planche, apparaît
le sosie du vieux Royer-Collard, c'est-à-dire un habit de pair de France accroché
à un porte manteau coiffé d'une perruque. Daumier sentit bientôt se développer
son talent, et son rôle jusqu'en 1834 fut vraiment considérable, attaché qu'il
était à trois publications importantes : la
Caricature, le Charivari et l'Association mensuelle lithographique.
C'est dans le second de ces journaux que fut publié Robert Macaire, ce
héros de l'Auberge des Adrets, qui participe tout à la fois de Panurge, de Sancho,
de Falstaff, de Scapin et de Figaro, cette figure symbolique de l'inventeur sans
inventions, du fondateur de compagnies sans compagnons, du bailleur de fonds sans
caisse, du médecin sans malades, de l'entremetteur de mariages sans dots ; ce
type de la grandeur dans le trivial du ruisseau, et de la canaillerie héroïque
! Postérieurement à cette date, indiquons en passant les Assassins
de la rue de Vaugirard, les Juges des accusés d'avril, la Lecture du Constitutionnel
au Palais-Royal, la Pèche aux actionnaires, etc.; puis cette série railleuse qui a pour titre Histoire ancienne, parodie à
outrance de l'enseignement de l'Ecole des beaux-arts. Rarement le grotesque fut
poussé plus loin. Ajoutons à ce catalogue les Divorceuses,
les Femmes socialistes, les Philanthropes du jour, les Grecs, les Bons bourgeois,
les Bals de la cour, les Pastorales, les Papas, les Beaux jours de la vie.
La politique, les cancans, les modes, les défauts du visage, comme les travers
de l'esprit ou du caractère, rien n'échappe à cette verve moqueuse et inépuisable.
Une de ses plus belles pages est sans contredit le
Ventre législatif [qui] seule suffirait à sa gloire. Daumier
n'est pas seulement un satirique, il y a aussi en lui un paysagiste de premier
ordre, témoin son Convoi funèbre au Père-Lachaise.
On trouve encore du Goya en lui, ainsi que l'atteste cette composition si émouvante,
si dramatique, inspirée par les massacres de la rue Transnonain. Louis Blanc et
Victor Hugo ont décrit ce drame dans tous ses détails.[...]
Qui veut se rendre
compte aujourd'hui de l'époque de Louis-Philippe doit consulter l'œuvre de Daumier.
Après la révolution de 1848, Daumier songea un instant à déserter la caricature.
Il a, de 1830 à 1852, brossé à grands traits un immense panorama de la bourgeoisie,
cette puissance du moment, et fait, autour de la bourgeoisie massive, graviter
les personnages marquants qui en sortirent. Bien avant Meilhac et Halévy, Daumier
avait bafoué et cloué au pilori du ridicule l'antiquité classique. Télémaque,
Mentor, Minerve, les dieux, les héros, les sages, les philosophes, bellâtres,
stupides, grimaçants, gibbeux, obtus, maigres comme des clous ou gras comme des
chapons, le nez roupieux, les pieds ornés de cors fantastiques, étalent, dans
ses planches effrontées, l'idéal de la bêtise humaine. Orphée aux enfers, la Belle
Hélène ne sont que de pâles réminiscences de Daumier. Tous les engouements absurdes
passent au fil de son impitoyable crayon. Il crève le ballon de l'antonysme ;
il renvoie à leurs chausses les bas bleus humanitaires, les dramaturges femelles,
les poétesses des salons, les femmes fortes, les fabricantes de méditations élégiaques
sans orthographe, les ménagères clubistes, les divorceuses fortes en gueule,
la femme révoltée proclamant l'émancipation et l'égalité des sexes. En quinze
ans, Daumier a composé, sous le nom d'actualités, une sorte de journal personnel
: nouvelles, bruits, faits, cancans, crises politiques du jour y sont relatés
avec une fidélité historique. Cependant, il faut bien le reconnaître, de 1856
à 1858, il y a une sorte d'affaissement dans l'œuvre de l'artiste. La main semble
avoir plus de part que l'esprit dans la composition ; l'idée ne s'accuse point
; ce ne sont que profils indécis, ombres et lumières vacillantes. Oui ! mais n'oublions
pas la censure qui écrase jusqu'au crayon du dessinateur et qui lui interdit tout
sujet sous prétexte d'allusion. Enfermez donc un photographe dans une cave, et
jugez de son travail. En 1860, Daumier, heureusement débarrassé de ces entraves,
a rendu à ses peintures de la vie contemporaine la vie et le relief, et jusqu'à
ce jour il a continué, il continuera encore longtemps, nous l'espérons, son immense
fresque gouailleuse qui retrace avec la fidélité d'un miroir l'histoire physique
et morale de la bourgeoisie au 19ème siècle. Son œuvre peut se détailler ainsi
par grandes subdivisions : la Politique, la Magistrature,
les Bourgeois, la Province, les Roberts Macaires, les Bas bleus, les Enfants,
Paris, Inventions, Villégiature, Théâtre, Artistes. L'historien
qui veut reproduire exactement notre époque doit forcément étudier l'œuvre de
Daumier avec autant de soin que la Comédie humaine de Balzac, ou les grandes séries
de Gavarni. Dans le moindre de ses croquis l'artiste montre sa griffe ; avec lui
le geste le plus vulgaire peut devenir noble, comme la plus fière attitude risque
fort de tourner au grotesque. Quant au contour linéaire, cette nature fiévreuse
l'indique par des lignes à peine dessinées, mais où l'art ne laisse point de trouver
son compte. L'effet produit est souvent obtenu par un manque de correction voulu,
intentionnel, et ces quelques négligences sont rachetées, du reste, par des qualités
plus solides que la recherche exacte des lignes. La légende enlevée, il reste
toujours une composition artistique de premier ordre, abstraction faite même de
l'actualité. M. Daumier est demeuré fidèle au Charivari; mais il n'y peut plus
prendre ses ébats comme jadis, et peut-être regrette-t-il le roi Gargantua, qu'il
a, croyons-nous, concouru à démolir.
Pierre Larousse (1817-1875), article Daumier du Grand Dictionnaire universel
du XIXe siècle
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