| | Eléments
biographiques et critiques
GÉRlCAULT (Jean-Louis-André-Théodore),
célèbre peintre français, né à Rouen le septembre 1791; mort à
Paris en 1824. Son père était " homme de loi, " "comme on disait en ce temps-là
; c'était un homme aimable, mais singulier, et qui, ne comprenant rien aux goûts
de son fils, ne se souciait pas de le laisser suivre la carrière des arts. Etant
venu demeurer à Paris, il avait fait entrer celui-ci au collège Louis-le-Grand,
alors lycée impérial; mais le jeune Géricault fut un mauvais écolier dans le sens
exact du terme ; toutes ses préoccupations étaient pour le dessin, et, bien qu'il
ne reçût d'autres leçons que celles du collège, il passait ses récréations et
la meilleure partie de ses heures d'étude à "faire des bonshommes. " Déjà, toutefois,
sa passion dominante était le cheval. Sorti du lycée en 1808, il allait secrètement
dessiner dans l'atelier de Carle Vernet, qu'il quitta bientôt pour entrer chez
l'auteur de Phèdre et Hippolyte, d'Andromaque et Pyrrhus, de Clytemnestre, qui
continuait les traditions de 1'école de David ; mais l'enseignement de Guérin
ne pouvait longtemps convenir à la fougue de son génie naissant, entraîné surtout
vers les scènes dramatiques et les effets saisissants. Le maître, au reste, jugeait
assez défavorablement les ébauches singulièrement mouvementées du jeune artiste,
peu fait lui-même pour se lancer dans la voie que suivaient les plus grandes renommées
de son temps. Il comprenait, d'ailleurs, que l'inspiration doit être guidée par
des connaissances positives. C'est pourquoi il se livra à des études persévérantes
et obstinées, non seulement d'après nature , mais encore d'après les maîtres classiques,
dont il répudiait l'imitation 'servile, mais .dont il imposait la sévérité de
dessin dans le but de tempérer l'emportement de son pinceau. L'anatomie, les antiquités,
les langues, la littérature, l'histoire ne l'occupaient pas moins; le jeune artiste
sut nourrir son intelligence et son cœur des plus belles productions du genre
humain. Lui, le mauvais écolier de Louis-le-Grand, acquit ainsi une instruction
bien supérieure à celle du plus grand n'ombre de ses anciens condisciples. En
1812, il exposa son Chasseur de la garde, qui excita un étonnement universel.
La fougue de, l'exécution, l'indépendance du style, la hardiesse des mouvements,
la vigueur de l'expression, l'énergie du coloris, l'originalité" de la conception
sortaient tellement de la convention académique, qui régnait alors en souveraine,
que cette toile remarquable fit en quelque sorte scandale. Le Cuirassier blessé
(1814), qui résumait pour ainsi dire dans un épisode navrant tous les désastres
de la campagne de Moscou, ne fut pas beaucoup mieux accueilli par les connaisseurs.
Aujourd'hui, que la gravure a rendu ces deux œuvres si populaires, il serait superflu
dé relever l'inintelligence d'un semblable dédain. Lors de la rentrée des Bourbons,
les sollicitations de quelques amis, le désir de vivre au milieu des chevaux et
des scènes militaires, qu'il aimait tant à peindre, le décidèrent à s'engager
dans les mousquetaires; mais, heureusement pour l'art, ce corps fut licencié pendant
les Cent Jours. Géricault reprit donc ses études et ses travaux avec une nouvelle
ardeur, partit en 1817 pour l'Italie, où il exécuta, soit d'après l'antique, soit
d'après les maîtres de la Renaissance, avec une prédilection marquée pour Michel-Ange,
une multitude d'ébauches et do dessins, que les collections particulières se sont
disputés depuis. De retour à Paris (1819), il s'occupa activement de l'exécution
d une grande page, qui devait le placer au premier rang parmi les artistes contemporains.
Il n'était alors question que du naufrage de la Méduse, arrivé en 1816, et des
souffrances inouïes endurées par les naufragés, dont quelques-uns seulement avaient
échappé à la mort, après quatorze jours passés sur un radeau battu par la mer
furieuse. Ce drame terrible ne pouvait manquer de saisir l'imagination de Géricault.
Il se mit à l'œuvre avec la passion qu'il apportait dans tous les actes de sa
vie, et surtout clans ses travaux d'art. On raconte même qu'il passait de longues
heures clans les hôpitaux pour peindre des cadavres et des figures exténuées par
la douleur et la maladie. Le résultat de ces labeurs fut la toile colossale du
Radeau de la Méduse, exposée au Salon de 1819, œuvre d'un poète et d'un penseur
tout à la fois, l'une des grandes pages de la peinture moderne, et dont les imperfections
sont largement rachetées par des beautés de premier ordre. Jamais la peinture
n'avait eu tant d'éloquence et d'énergie, jamais un drame aussi pathétique, d'une
grandeur aussi simple, aussi vraie, n avait été représenté sur la toile. Cette
conception émouvante, si différente des froides compositions académiques, s'en
éloignait encore par le style et l'exécution. Le dessin large et hardi, la vigueur
et la sûreté magistrales de la touche, l'audace et l'éclat du coloris, la vérité
saisissante des expressions, le modelé puissant des nus, l'harmonie de l'ensemble,
le profond sentiment de tristesse répandu sur tous les détails de cette scène
reportaient bien loin de la convention grecque et romaine, qui s'imposait alors
à tous les artistes. On sentait que de semblables qualités n'étaient pas le fruit
de l'imitation ni de l'enseignement d'atelier. L'inspiration, l'étude de la nature,
la verve du génie éclataient dans chaque trait et dans chaque coup de pinceau.
Le succès, cependant, ne répondit pas au mérite supérieur de l'œuvre. Le public
resta froid, la critique et les artistes montrèrent une malveillance unanime.
Un grand peintre, .Gros lui-même, pour qui Géricault avait une admiration sans
limites, désespérait le jeune artiste en disant de lui qu'il avait beaucoup d'avenir,
mais qu'il faudrait " lui tirer quelques palettes de sang, " De plus, ou voulut
voir un acte d'opposition politique dans l'a représentation de ce désastre. Nous
trouvons ce détail peu connu dans une lettre du peintre à un ami, lettre dans
laquelle il se plaint spirituellement d'être accusé par les journaux du gouvernement
d'avoir calomnié par une tête d'expression tout le ministère de la marine. " On
sait que cette toile immense ne trouva pas d'acquéreur à la mort de Géricault,
et qu'un ami dévoué, pour la conserver à la France, se décida, en désespoir de
cause, à l'acheter au prix de 6,000 francs, et qu'il eut ensuite toutes les peines
du monde à la revendre pour la même somme au gouvernement. Elle est aujourd'hui
au Louvre, et l'opinion, mieux éclairée, lui a marqué une des places les plus
honorables parmi les œuvres des grands maîtres. Tous ces déboires ne découragèrent
cependant point Géricault, qui continua avec la même ardeur ses travaux et ses
études. Il produisit à cette époque un grand nombre de lithographies, d'aquarelles,
de tableaux de chevalet, de dessins, etc., qui sont aujourd'hui recherchés avec
avidité. Sur ces entrefaites, un ami lui donna le conseil d'aller exposer son
grand tableau en Angleterre. Géricault partit pour Londres dans les premiers jours
de 1820, en compagnie de Charlet et de l'économiste Brunet. L'exhibition de la
Méduse réussit à souhait ; on la montrait moyennant 1 shilling d'entrée, et chaque
visiteur recevait en entrant une lithographie au trait, reproduisant le tableau,
et due à la collaboration de Géricault et de Charlet. Ce sujet maritime, traité
dans ces données dramatiques, devait, en effet, plaire aux Anglais. Aussi l'artiste
resta-t-il près de trois années parmi eux, négligeant son pinceau, mais dessinant
beaucoup au crayon lithographique ; il publia douze planches, qui eurent un grand
succès. Deux de ces estampes, le Joueur de cornemuse et la Femme paralytique,
sont célèbres chez nos voisins. Toutefois, Géricault ne s'était pas occupé uniquement
de lithographie en Angleterre : il y avait fait quelques tableaux et un grand
nombre d'importantes aquarelles. La plupart de ces ouvrages sont restés de l'autre
côté du détroit, et nous sont inconnus. Le Louvre possède cependant le grand Derby
d'Epsom, le plus achevé peut-être de ses tableaux de chevalet, un peu sec d'exécution,
mais du dessin le plus précis, le plus savant, le plus admirable, d'un mouvement,
d'une furia indescriptible, d'un effet superbe, eu un mot. Il est probable que
c'est peu de temps après son retour qu'il peignit la Forge au village et L'Enfant
donnant à manger à un cheval, qui parurent après sa mort, ainsi que l'Ecurie et
un Cheval bai brun sortant d'une écurie. Il avait aussi le projet de peindre deux
grandes compositions, la Traite des nègres et la Reddition de Parga, pour lesquelles
il avait déjà fait des croquis et des esquisses, mais que la mort l'empêcha d'exécuter.
Enfin, comme tous les grands artistes de la Renaissance, il voulait être à la
fois peintre et sculpteur. On connaît son cheval écorché, dont le moulage est
dans tous les ateliers, chef-d'œuvre aussi bien par le choix des formes que par
la science anatomique et la perfection du rendu. C'est, de l'avis de tous les
connaisseurs, le plus beau cheval qui existe. On peut encore citer : un Cheval
retenu par un homme, sculpté sur une pierre du mur de son atelier de la rue des
Martyrs, d'un très faible relief, et qui a été moulé ; un Bœuf terrassé par un
tigre, ébauche très largement exécutée ; un Satyre enlevant une femme, en ronde
bosse ; un groupe en terre cuite, représentant un Nègre qui brutalise une femme.
Enfin, il fit une maquette en cire d'une statue équestre de l'empereur de Russie,
ouvrage laissé à Tétât d'ébauche. Nul doute que Géricault n'eût réussi dans un
art où il- pouvait déployer et appliquer son savoir autant que dans la peinture.
La puissance de cette nature indomptée ne se trahissait pas seulement dans les
œuvres prodigieuses de son imagination d'artiste, elle se montrait encore dans
la fougue de ses passions, dans son ardeur, hélas ! immodérée pour le plaisir,
dans la promptitude des mouvements de son âme et dans l'indicible bonté qui suivait
et corrigeait ses plus grands écarts. Un simple fait, devenu populaire, va nous
le montrer tout entier. Géricault aimait les chevaux comme il les a peints, c'est-à-dire
avec fureur. Un jour, dans une rue de Paris, il rencontra un lourd attelage de
ces gros et solides chevaux normands, qu'il aimait particulièrement à dessiner.
Ceux-ci, acharnés après un fardeau trop lourd, se consumaient en efforts inutiles,
et le charretier, selon la détestable coutume de ses pareils, les excitait à grands
coups de fouet. Le peintre, outré de cette barbarie, se jette tout à coup furieux
sur le conducteur, le roue de coups de poing et le renverse dans la boue. " Dame,
dit le rustre en se relevant, puisque vous êtes si fort, vous feriez mieux de
pousser à la roue. " Géricault y était déjà ; et, tandis que le charretier, tirant
sur les guides, excitait ses bêtes de la voix seulement, le peintre poussait de
toutes ses forces, et l'équipage se remettait en marche. Géricault reprit alors
son chemin, la tète basse et tout honteux de la leçon qu'il avait donnée, aussi
bien que de celle qu'il avait reçue. Géricault était revenu mal portant d'Angleterre
; il était à peu près guéri quand il fit une chute de cheval, dont les suites
ne devaient pas tarder à le conduire au tombeau . A ses funérailles, qui furent
magnifiques, on remarqua beaucoup, dans le cortège, un homme en costume oriental
qui suivait en sanglotant,- et qui, selon l'usage de son pays, portait dans un
pan de sa robe de la cendre, dont il se jetait des poignées sur la tête en signe
de deuil. C'était Moustapha, pauvre Turc que Géricault avait rencontré dans les
rues de Paris, et qu'il avait pris à son service. Ce brave homme avait pour son
maître l'attachement d'un chien. Il couchait sur une natte à la porte de sa chambre
et le servait avec un dévouement et une fidélité extraordinaires. Cependant ses
manières excentriques effrayaient le père de Géricault, qui finit par obtenir
de son fils qu'il s'en séparât. Mustapha avait quelques épargnes, et il entreprit
un petit commerce de pastilles du sérail, qui lui procura une jolie aisance ;
mais il resta toujours profondément reconnaissant de l'intérêt que l'artiste lui
avait témoigné. Ary Scheffer a peint la Mort de Géricault, qu'on peut voir encore
au musée du Luxembourg. Parmi les portraits du peintre, nous citerons ceux de
M. Léon Cogniet et d'Horace Vernet. Outre les ouvrages déjà cités, le musée du
Louvre possède de Géricault : le Chasseur à cheval, le Cuirassier blessé quittant
le feu, et le Four à plâtre. On a encore de lui : la Charge de cuirassiers; l'Exercice
à feu dans la plaine de Grenelle; le Lancier rouge de la garde impériale; le Marché
aux bœufs; le Maréchal- ferrant ; la Charrette de charbonnier; la Pauvre famille,
etc. ; sans compter un grand nombre de chevaux, de lions, de tigres, de chiens,
quelques sujets de nature morte, et enfin des portraits, quantité d'aquarelles,
d'esquisses de toute sorte, d'ébauches militaires, environ deux cents dessins,
une centaine de lithographies, une très belle gravure à l'eau-forte, etc. La mort
prématurée de Géricault, dit M. Charles Clément, est un malheur immense, irréparable
pour notre école. S'il eût atteint le terme ordinaire de la vie humaine, et confirmé
par des succès réitérés les promesses de ses débuts, une ère nouvelle se serait
peut-être ouverte pour l'art français. Son influence a sans doute été très grande,
et elle dure encore. Il a puissamment agi sur nos peintres de genre, sur nos paysagistes,
et d'une manière plus marquée, plus évidente sur Delacroix, sur Decamps et sur
le sculpteur Barye. Mais les grands exemples qu'il aurait donnés à ces artistes
si brillamment doués ont été perdus. Il fallait un pareil maître, si savant, si
convaincu, disposé à tout comprendre et a tout aimer, pour élever et pour discipliner
les peintres contemporains, pour les guider sur la route dangereuse du naturalisme,
où plus d'un s'est égaré. Ils auraient subi sans répugnance et sans révolte l'ascendant
de son génie, car il était l'un d'entre eux. […]
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